Les écrivains francophones en colère
"Nous accusons
Alors que le Salon du Livre, consacré à la francophonie, ouvre ses portes à Paris, et que démarre le festival Francofffonies, les romanciers invités ne cachent pas leur amertume. Didier Jacob a mené l’enquête
Francofffonies, cette année, s'écrit avec trois f. Comme fastueux, flamboyant, féerique ? Ou comme factice, farfelu, fratricide ? Car le moins que l'on puisse dire est que les écrivains invités n'ont pas leur langue dans leur poche. Ils arrivent au Salon pour en découdre et casser du sucre sur les Français. Premier constat : les écrivains francophones sont largement pénalisés dans un monde où l'anglais domine. Pour Achille Mbembe, professeur de philosophie en Afrique du Sud, «les écrivains francophones et les penseurs de langue française dont les oeuvres ne bénéficient pas de traduction sont de plus en plus isolés sur la scène mondiale. A titre d'exemple, mon ouvrage «De la postcolonie» a été publié en France en 2000. Il est passé totalement inaperçu et a été ignoré par la critique de langue française. En 2001, University of California Press l'a sorti en anglais. La critique anglo-saxonne s'en est tout de suite emparée. Les ventes ont suivi et, moins d'un an et demi plus tard, une deuxième édition a vu le jour. Aujourd'hui, ce texte très mal connu en France est un classique dans le monde anglo-saxon. Il figure dans la plupart des programmes universitaires dans lesquels on débat des questions postcoloniales».
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Si l'anglais reste, pour une majorité d'entre eux, cet eldorado qu'ils considèrent avec autant de méfiance que de fascination, les écrivains francophones déplorent d'abord l'arrogance française, et s'interrogent sur la nature d'une communauté dont notre pays semble lui-même s'exclure. La grande romancière née en Guadeloupe Maryse Condé, qui vit aujourd'hui à New York (elle enseigne à Columbia), avoue ne pas très bien savoir «ce qu'on entend par francophonie. Il paraît que les Français n'en font pas partie. Etrange...». C'est que les écrivains francophones en ont marre. Marre de voir
«La francophonie ne doit pas être une continuation de la politique étrangère de
Le bilan est rude. Et tranche avec les discours lénifiants des organisateurs du festival, qui semblent s'être inspirés d'un film de Jean Yanne, « Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». Accusés, les éditeurs français, pas assez ouverts aux écrivains francophones, qui sont, paradoxalement, souvent mieux accueillis en traduction chez leurs confrères anglo-saxons. Chimiste de profession, le romancier Emmanuel Dongala, qui enseigne les littératures francophones près de Boston, a publié « Johnny chien méchant » en France dans une relative discrétion, tandis que, traduit chez Farrar, Strauss et Giroux, il a figuré sur la liste des vingt meilleurs livres de l'année 2005 du « Los Angeles Times », avec Ishiguro, Rushdie et Doctorow. Pour Dongala, «le vrai danger qui guette la francophonie, c'est l'esprit étriqué de la plupart des éditeurs de France». Poète, peintre et romancière, l'Ivoirienne Véronique Tadjo a vécu au Nigeria, au Kenya et en Grande-Bretagne, avant de s'installer en Afrique du Sud. Elle aussi déplore le manque de curiosité des éditeurs français. Une frilosité qui la contraint, de plus en plus fréquemment, à écrire directement en anglais. «Je commence à avoir une production parallèle», dit-elle. «J'apprécie ce bilinguisme.»
D'autres ont adopté l'anglais depuis longtemps. Né en Espagne en 1963, Yann Martel est, quant à lui, un Québécois polyglotte et un francophone heureux : il écrit en anglais. Son roman, « l'Histoire de Pi », a obtenu le Booker Prize en 2002 et a connu un succès mondial. Pour Martel, la crise de la francophonie est avant tout d'ordre politique : «
Derrière l'agacement d'un Dalembert ou d'un Skif se cache une hantise plus profonde : celle de voir les festivités se transformer en fête néocoloniale, où la francophonie serait réduite à un faire-valoir pour politiciens nostalgiques d'une France impériale. Car certains écrivains francophones craignent de servir d'alibis d'une politique initiée par
L'Ivoirien Koffi Kwahulé partage ce diagnostic. «Lorsqu'il y a un peu plus d'une vingtaine d'années je suis arrivé en France, j'ai été frappé, voire choqué par le peu d'intérêt des Français pour la chose francophone. Comment voulez-vous qu'un mouvement soit viable si ceux qui en ont la responsabilité prennent la chose par-dessus la jambe?» Aujourd'hui, les politiques se sont emparés du dossier. «Le culturel est dans le même élan devenu la danseuse que s'offre la francophonie», poursuit Kwahulé. Dans ce concert de sifflets, rares sont ceux, comme Eugène Ebodé, qui réaffirment leur indéfectible attachement à notre langue. Né en 1962 au Cameroun, marqué par la guerre civile tchadienne, Ebodé fut d'abord gardien de but dans l'équipe de
On a compris que les écrivains francophones partaient en guerre contre la francophonie à la française. Ils ont des exigences et des revendications. Ils demandent à l'Education nationale d'ouvrir les programmes aux livres et aux auteurs francophones, et aux grands médias de ne plus les ignorer (Ebodé). Ils déplorent de ne pouvoir enseigner dans les universités françaises, alors qu'ils sont accueillis à bras ouverts, comme Maryse Condé, Edouard Glissant, Rachid Boudjedra ou Leila Sebbar, dans les départements d'études francophones des universités américaines. «Nous n'aurions jamais eu de postes en France», assure Alain Mabanckou, qui enseigne la littérature à l'Université du Michigan. «Rappelons aussi que les études de littérature francophone attirent de plus en plus d'étudiants anglophones. Ce qui n'est pas le cas pour les autres langues comme l'allemand, l'italien ou le russe.»
La francophonie, sauvée par les Anglo-Saxons ? Un comble. Mais Ahmadou Kourouma ou Dany Laferrière sont lus, aux Etats-Unis, en français comme en traduction. Haïtien et canadien, Laferrière ne déclarait-il pas avec humour à son traducteur anglais, à propos de son roman « Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer ? », qu'il était déjà écrit en anglais - seuls les mots étaient en français. Fatalistes, les écrivains francophones font contre mauvaise fortune bon coeur. «Je n'ai pas choisi la langue française, explique Mabanckou.Je l'ai trouvée chez moi, dans le quartier, dans la boue, dans le terrain de foot, comme les autres langues du Congo, mais qui sont demeurées au stade oral. Le français m'a ouvert au monde aussi bien par la lecture que par l'écriture. Lorsque j'écris en français, je crée ma langue. Je n'ai pas cherché à questionner l'histoire avant d'écrire en français. J'avais quelque chose en moi à exprimer, j'ai pris l'outil qui me semblait le plus charnel, le plus immédiat.»
Par Didier Jacob
Nouvel Observateur - 16/03/2006